LE MONT D'IBERVILLE, SUR LE FIL DU RASOIR
Récit de Franck Junod, guide de haute montagne
Originaire du Jura, j'ai passé la plus grosse partie de ma vie en Haute-Savoie, entre Chamonix et Annecy. Ma passion première pour la course à pied a rapidement glissé vers la montagne, laissant les chronos et les podiums pour la préparation du diplôme de guide de haute montagne et pour mon métier de secouriste en montagne en PGHM.
Ma passion débordante pour les grands espaces m'a conduit vers de nombreux pays. Et je retourne régulièrement vers mon pays de cœur : le Québec.
Le Mont d'Iberville, ou Mount Caubvick, est situé dans la Chaîne des Monts Torngat, dans le Nunavik. Il est le point culminant du Québec, à 1652 mètres. Le Mont d'Iberville possède un climat de toundra : beaucoup de précipitations et une température moyenne de -6,5°C.
LA CONCRÉTISATION D’UN RÊVE
L'idée me trotte dans la tête depuis plusieurs années. Mais avec qui partir ? C'est un voyage complexe et le budget risque d'être très élevé. Je passe des nuits entières à chercher sur internet des informations pour ce projet. Mais rien, cela reste très vague.
Après de longues recherches, je me décide à écrire à Parcs Nunavik, qui me renvoie vers FCNQ Voyages.
Je comprends que je n'ai pas d'autres choix que de passer par eux. Mais cela présente quelques avantages :
- Un coût pour les transports, l'hébergement et la restauration moins élevé.
- L'accès aux dômes polaires anti
- Le droit de port d'armes à feu (dans le Parc, seul les Inuits ont le droit d'avoir une arme à feu).
- L'encadrement.
Heureusement, car le premier matin je me suis retrouvé avec un ours à 50 mètres de la porte du dôme. Je ne sais pas lequel de nous deux a été le plus surpris. Il me regarde avec ses yeux noirs, ses oreilles rondes, son museau marron et sa fourrure garnie. Il est impressionnant, mais qu'est-ce qu'il est beau ! Je me serais senti mal à l'aise, seul dans ma petite tente.
Heureusement enfin, car le guide Dominic Asselin connaît parfaitement bien cette montagne et cette région pour y guider depuis plus de 10 ans. Et c'est un expert en expédition avec son entreprise Attitude Montagne.
LE DÉBUT DE L' AVENTURE
Le vol Canadian North Montréal/Kuujjuaq est déjà toute une aventure. Pourtant le décollage était presqu'à la bonne heure. Mais après 45 minutes de vol, le Commandant de bord nous annonce que l'on retourne à Montréal suite à un problème technique sur l'appareil : réparer un avion sera plus facile dans le Sud qu'au bout du monde dans le Nord.
L'hôtesse au sol nous informe que des consignes nous seront données vers 14 heures. C'est à partir de là que nous verrons défiler à l'écran les horaires de départ par vagues de 30 minutes, pour finalement partir après 8 heures d'attente avec une autre compagnie : Air Inuit.
Dominic nous attend à l'aéroport de Kuujjuaq avec un camion du Parc Nunavik.
Nous nous rendons à l'Auberge Inn du village pour rapidement nous présenter, engloutir un quart de pizza, nous doucher et surtout nous coucher.
Kuujjuaq… Rien que le nom me fait rêver… Me semblant appartenir à un autre monde, tellement lointain…
Je me lève tôt pour sillonner ce village. Il fait partie des 14 localités du Nunavik qui compte 14.000 habitants au total, sur une superficie de 443 685 km2. (A titre de comparaison, la superficie de la France est de 543 290 km2 pour 67 millions d'habitants).
Nous visitons les alentours de Kuujjuaq et finalisons les achats pour l'expédition.
Puis nous embarquons, Maryse, Louise, Geneviève, Roger, Alain, Dominic et moi à bord d'un Twin Otter. Direction la Vallée de Koroc, en faisant une escale à Georges River.
Cet avion me fait plus penser à un hélicoptère : minimaliste, le sol en tôle, le bruit, les odeurs de kérozène, les turbulences...
Les pilotes sont incroyablement doués, ils posent l'appareil sur une minuscule piste caillouteuse en plein milieu de la Toundra.
Les passagers participent au déchargement des bagages. Les consignes de sécurité sont données sans formalisme.
J'aime cette ambiance où l'on est complètement acteur de notre aventure, on s'adapte aux aléas du vol en milieu éloigné en petit comité. On se croirait dans ce film avec Lino Ventura et Alain Delon « les Aventuriers ».
Au réveil, il fait jour aux alentours de 5 heures 15. J'ouvre la porte, et là face à moi, une grosse tête d'ours noir.
« Ça donne vraiment envie de lui faire un gros câlin... Mais ça sera ton dernier câlin », disait Mike Horn dans son tuto sur les ours polaires.
Juste le temps de prendre mon appareil photo et de prévenir mes compagnons, mais Paddington a déjà commencé à se déplacer. Quelques minutes plus tard, je le revois passer en courant, poursuivi par Dominic et Éliel, armés de fusil.
3 tirs à balles réelles sont effectués en l'air pour l'éloigner du campement et éviter qu'il ne se familiarise avec l'Homme.
Éliel Bureau-Lafontaine termine sa formation de guide canadien. Originaire de Gaspésie, il vit actuellement dans le Yukon. Il est excellent cuisinier. Il nous préparera toutes sortes de repas et de spécialités amérindiennes comme du pain banique cuit entre deux casseroles ou son excellent gâteau aux bananes.
VERS LE CAMP DE BASE
La marche d'approche pour le Camp de base est d'environ 14 km pour 450 mètres de D+.
Durant ce trajet nous croisons 5 ours noirs qui nous ignorent complètement et 7 caribous qui courent lorsqu'ils nous voient nous approcher.
Nous ramassons quelques bolets, afin d'améliorer le dîner du soir.
A peine arrivés au Camp de base, nous nous installons dans nos dômes respectifs. Le dôme "mess" est beaucoup plus grand que les 3 autres. La nourriture non périssable y est en abondance dans des bidons. Nous avons apporté les aliments frais dans nos sacs à dos.
La journée suivante est dédiée à la préparation de l'ascension du Mont d'Iberville. Nous montons à Beach Lake, situé à 2 heures de marche, en espérant voir le sommet du Mont d'Iberville, en vain : il restera dans les nuages.
Nous ne le verrons que le jour où nous aurons les pieds dessus.
De retour au Camp de base, je m'accorde une petite douche dans le quart de notre dôme converti en salle de bain. Puis je fais un point sur mon équipement et sur la météo. Le prévisions ne sont pas superbes, mais elles n'annoncent pas non plus de tempête.
Le problème est que d'un côté de l'arête nous serons sur le Labrador et de l'autre au Québec. Il faut donc prendre les deux bulletins météo et se débrouiller avec ça.
L' ASCENSION DU MONT D'IBERVILLE
Nous quittons le camp de base à 5 heures 30 le lendemain matin. Les cordées sont composées pour la première de Dominic, Roger, Franck et la deuxième d'Éliel, Maryse, Louise.
Geneviève et Alain resteront au camp de base, et feront le relais si besoin avec les radios satellites. Dominic propose de faire la traversée intégrale du Mont d'Iberville, à savoir monter par l'arête du Minaret et redescendre par l'arête de Koroc. Cette décision me réjouit, j'en ai tellement rêvé.
Mais avant de rejoindre l'abri en pierres sèches, qui nous indique le lieu d'encordement, il faut gravir toute une crête en grosses roches.
C'est de cette crête qu'Éliel et Dominic ont découvert la semaine précédente la présence d'un glacier sur le territoire Québécois. Ils l'ont baptisé en notre présence « le glacier d'Isa » en hommage à l'épouse de Dominic et à la sœur d'Ériel.
Il nous faudra 4 heures pour rejoindre la construction faite de 3 murets de pierres. ll nous faudra 7 heures pour traverser cette arête longue de 1 km.
Les conditions sont très difficiles : le brouillard et l’humidité venant du Québec rend le lichen posé sur le granit très glissant.
L'arête du Minaret est en bon rocher compact et stable.
La progression sur ce genre d'itinéraire se fait en s'assurant en mouvement, en contournant un bloc, en grimpant sur d'autres, sur un fil de rasoir où notre corps est en équilibre au-dessus du vide… descendre puis remonter.
Le terrain instable demande une grande vigilance.
Se blesser dans les Alpes avec un hélicoptère à moins d'une heure et dont l'équipage est expert des secours techniques en montagne n'a pas les mêmes conséquences que se blesser au bout du monde, où la météo est très souvent capricieuse, où les secours n'interviendront pas avant plusieurs jours, et où toute cette chaîne n'est pas aussi rodée.
Il nous faut doubler d’attention, assurer nos pas et pouvoir nous assumer seuls en cas d'accident.
Nos deux cordées se retrouvent au sommet. Le temps d'une accolade, de nous féliciter, et nous repartons. Les larmes coulent sur les joues de certains, la joie est intérieure pour d'autres. Nous savons que très peu de personne ont foulé ce sommet.
Du sommet du Mont d'Iberville nous continuons sur l'arête Korok. Le rocher n'est pas du tout de la même qualité.
Ce serait comparer l'arête du Minaret au granit chamoniard et l'arête Korok au rocher de l'Oisans. Des grandes tours de granit instables semblent prêtes à nous tomber dessus si on les sollicite pendant notre escalade. Et toujours ce lichen glissant.
Il faut être concentré et vigilant pour ne pas partir dans le vide..
La corde qui nous relie fait de nous une unité, nous ne sommes plus qu'un et nous devons penser également aux autres.
Heureusement, Dominic connaît parfaitement bien cette arête. Cela nous évite de perdre du temps dans la recherche d'itinéraire.
L'humidité nous accompagnera sur toute la longueur de cette ascension. Nous progressons dans un brouillard permanent.
Au bout se dresse un Inukshuk, nous indiquant la fin de la partie technique, mais pas des efforts. Un abri à deux pans est également là. A l'intérieur : un brancard de secours, une caisse et des cordes.
Nous nous retrouvons à l'abri, les deux cordées sont de nouveaux réunies. C'est le moment de quitter nos équipements, corde, harnais, casque, mousquetons. Nous ressortons les bâtons de marche.
Le début de la descente se passe dans un immense pierrier où il n'y a pas de sentier. Trouver le bon itinéraire dans ce labyrinthe minéral n'est pas simple.
Le trajet est interminable, long, éprouvant. Deux portions beaucoup plus raides segmentent la descente. Il nous faudra 3 heures pour rejoindre le Camp de base.
Ce n'est pas sans plaisir que nous retirons nos grosses chaussures à l'entrée du dôme "Mess". Et les odeurs de pâtes thaï au fromage, préparées par Geneviève et Alain, viennent caresser nos narines.
UNE EXPÉDITION INTENSE
14:03 pour la boucle. 18,52 km de distance. 1178 mètres positif
1264 mètres négatif
La première ascension a été faite par deux américains en 1973, Christopher Goetze et Michaël Adler.
Seulement une poignée de grimpeurs réalise l'ascension du Mont d'Iberville chaque année.
Je suis le premier français au sommet du Mont d'Iberville.
Rédaction et crédits photos : Franck Junod