Evasion en ski de randonnée nordique : voyage en Norvège

Récit de Franck Junod, guide de haute-montagne

Certaines relations entre un client et un guide évoluent au fil du temps pour se transformer en véritable amitié. C'est exactement ce qui s'est passé avec Pascal, que je connais maintenant depuis plus de 15 ans. Notre première rencontre a eu lieu grâce au bureau des guides des Contamines, qui m'a recommandé pour un engagement en snowboard en hors-piste.

Depuis, nous avons vagabondé ensemble, des Alpes à la Laponie, explorant sommets et vallées,  troquant parfois les skis contre des packrafts pour de nouvelles aventures.

 

Cet hiver, nous avons décidé de partir à Finse.

Nous prenons un vol direct et matinal depuis Genève en direction d’Oslo, dans l’idée d’optimiser au maximum cette première journée. Une fois atterris, nous réorganisons nos correspondances pour avancer notre train, direction la célèbre Bergen Line. Le trajet, déjà impressionnant, traverse des paysages de plus en plus enneigés. Aux alentours de 16h30, nous atteignons Finse.

Nous récupérons nos équipements sur le quai et rejoignons à pied Finsehytta, le refuge du DNT (le Club Alpin Norvégien), pour nous changer et nous équiper plus sérieusement. Couches thermiques, gants, bonnet, veste HellyTech tout y passe. Le froid est sec, mais c’est surtout le vent qui impose le rythme.

Nous partons ensuite pour installer notre campement un peu à l’écart, avec l’idée de passer une nuit sous tente, en conditions réelles. Mais très vite, la réalité s’impose : avec le vent qui souffle en rafales constantes, monter la tente devient un vrai défi. Chaque piquet est arraché aussitôt planté, la toile claque comme une voile, et les gestes simples deviennent laborieux avec les gants épais. Après plusieurs tentatives et beaucoup d’énergie dépensée, l’un des arceaux cède sous la contrainte.

C’est le coup de grâce : notre projet de bivouac s’achève là. On remballe, un peu frustrés mais lucides, la montagne a toujours le dernier mot.

Nous passerons donc la nuit au refuge Finsehytta. Finalement, c’est un mal pour un bien. Ce soir-là, le refuge projette un documentaire : «After Antarctica», du célèbre explorateur américain Will Steger. Le film retrace l’expédition transantarctique de 1989, qu’il a co-dirigée avec le Français Jean-Louis Étienne. Une aventure hors norme, six hommes, six nationalités, 7 000 kilomètres à travers l’Antarctique, en pleine conscience du réchauffement climatique naissant.

Dans le confort simple du refuge, entourés de voyageurs silencieux et captivés, on se laisse happer par le récit. Le contraste entre l’intensité des images de l’expédition et notre propre tentative de bivouac avortée du jour est presque ironique, mais touchant aussi. La montagne nous a rappelé ses règles, et ce film nous remet face à l’essence même de l’exploration : humilité, persévérance, adaptation.

Le lendemain, après une nuit réparatrice et un bon petit-déjeuner partagé dans la salle commune de Finsehytta, nous décidons de partir pour une sortie plus simple : un aller-retour jusqu’au refuge Appelsinhytta.

Le ciel est voilé, la lumière diffuse donne aux paysages une douceur presque irréelle. Tout est blanc, silencieux, figé. Seuls nos pas crissent dans la neige durcie par le froid de la nuit. L’itinéraire est relativement facile, mais le froid et le vent persistent, nous rappelant que même les courtes distances ici se méritent.

Appelsinhytta, littéralement "la cabane à l’orange", porte bien son nom : sa couleur vive tranche avec l’uniformité du décor hivernal. Perchée face à l’immensité blanche, elle semble presque symbolique, un repère, une présence humaine au cœur du vide. Nous y faisons une pause, le temps de quelques gorgées de thé chaud et d’un repas lyophilisé, blottis à l’abri du vent.

Puis nous reprenons le chemin du retour, dans une ambiance presque méditative. Pas de performance aujourd’hui, juste le plaisir simple d’avancer dans ces paysages austères et majestueux.

De retour au refuge, les corps sont un peu fatigués, mais l’ambiance est paisible. On passe l’après-midi au ralenti, à lire, à discuter, à observer les changements subtils de lumière par la fenêtre. Finsehytta offre cet équilibre parfait entre chaleur et isolement, entre confort et sobriété.

Le soir venu, nous retrouvons les autres voyageurs dans la grande salle pour assister à une conférence d’Inger Karin Natlandsmyr, autour de son topo-guide «Skiturer». Passionnée et précise, elle nous présente une sélection d’itinéraires de ski de randonnée, qu’elle a elle-même explorés et documentés.

Cartes, photos, anecdotes, conseils : son intervention est à la fois technique et inspirante. Elle parle de sécurité avec clarté, de beauté des lignes avec émotion, et de solitude en montagne avec beaucoup d’humilité. On sent que chaque itinéraire du livre est vécu, réfléchi, aimé.

C’est une autre manière de voyager que de découvrir les lieux à travers les récits de ceux qui les connaissent intimement. Cette soirée nous donne des idées, mais surtout, elle nourrit notre regard sur ce qui nous entoure. Finse n’est pas qu’un décor de carte postale enneigée, c’est un terrain de jeu exigeant, riche et vivant.

 

FINSE, CAMP D'ENTRAÎNEMENT DES EXPÉDITIONS POLAIRES

Finse est un petit village pittoresque de Norvège, niché dans la commune d'Ulvik, au cœur du comté de Vestland. Perché à 1222 mètres d'altitude, ce village est un véritable havre de paix et de beauté naturelle. La gare de Finse Stasjon, qui se trouve au sommet du village, détient un record : c'est la plus haute gare du réseau ferroviaire norvégien. Elle a été inaugurée en juin 1908, et son architecture simple mais robuste est parfaitement adaptée à son environnement montagneux.

Accessible uniquement en train, Finse est à 4 heures et demie d'Oslo et à environ 2 heures et demie de Bergen. Cette particularité rend le lieu d’autant plus intrigant et préservé. L'isolement de ce village, combiné à sa beauté naturelle, lui confère une atmosphère presque mystique, parfaite pour les amateurs de paysages intacts et sauvages.

L'histoire de Finse remonte à 1901, lorsque la ligne de chemin de fer reliant Oslo à Bergen fut achevée. C'est alors que le village prit naissance, autour de la gare et des infrastructures ferroviaires. Au fil des années, il est devenu un point de passage incontournable pour les voyageurs et un lieu privilégié pour les passionnés de nature et de randonnée.

Mais ce qui rend véritablement Finse unique, c'est son rôle dans les expéditions polaires. En effet, ce village est situé au pied du glacier Hardangerjøkulen, l'un des plus grands glaciers de Norvège. Le climat rigoureux et les conditions hivernales extrêmes en font un terrain d'entraînement idéal pour les explorateurs polaires. Des figures légendaires comme Roald Amundsen, Ernest Shackleton et Robert Falcon Scott y ont préparé leurs expéditions en Antarctique. Les conditions locales, particulièrement rudes en hiver, sont étonnamment proches de celles que ces pionniers allaient rencontrer sur le continent blanc. Ainsi, Finse est devenu un centre de préparation incontournable, où les explorateurs et leurs équipes ont mené des entraînements intensifs pour affronter les défis de la banquise et des conditions extrêmes du pôle Sud.

Aujourd'hui, Finse conserve cette atmosphère particulière, entre histoire, aventure et nature préservée, et continue d'attirer ceux qui souhaitent vivre une expérience unique, en harmonie avec un environnement spectaculaire.

Plus récemment, en raison des conditions climatiques extrêmes propres à la région, la glaciologue Heïdi Sevestre et l'explorateur Matthieu Tordeur ont consacré plusieurs semaines à un entraînement intensif en kite-ski. Cette discipline, qui consiste à se propulser sur la neige grâce à une voile et au vent, est essentielle pour leur expédition scientifique sur la calotte glaciaire du Groenland. Le vent, omniprésent dans cette zone arctique, est non seulement un élément clé de leur préparation physique, mais aussi un facteur déterminant dans leur déplacement rapide à travers cet environnement glaciaire isolé.

Après deux jours à Finse, le besoin de mouvement se fait sentir. Inspirés par la conférence et portés par l’envie de découvrir d’autres horizons, nous décidons d’entamer un mini raid de trois jours à ski, pour explorer des secteurs plus reculés du plateau.

Pascal évoque alors une idée transmise par une connaissance norvégienne : un itinéraire en boucle reliant Finsehytta – Geiterygghytta – Hallingskeid – Finsehytta. Environ 60 kilomètres à parcourir, à travers des paysages de montagne. Un circuit exigeant, mais parfaitement adapté à notre niveau et à nos envies du moment.

Distance: ~60 km
Durée: 3 jours (adaptable en 2 pour les plus aguerris, ou 4 pour un rythme plus contemplatif)
Niveau: Exigeant
Terrain: Varié — plateaux doux, montées raides, descentes ouvertes, avec des panoramas sur les massifs de Hallingskarvet, Hardangerjøkulen, Sankt Pål et Finsenuten. Un condensé du Skarvheimen.

Étape 1 : de Finsehytta à Geiterygghytta

Distance: 17 km
Durée estimée: 5 à 7 heures (selon conditions et pauses)

Nous quittons Finsehytta en direction du nord. L’itinéraire s’élance à travers les plateaux du Skarvheimen, vaste et ouvert, baigné par une lumière hivernale pâle. Le vent est présent, mais moins violent que les jours précédents. Le terrain, bien que relativement dégagé, reste exigeant : il faut naviguer entre les petites vallées, les zones soufflées et les reliefs plus marqués à mesure que l’on s’éloigne.

Les vues s’ouvrent progressivement, et bientôt, nous avons face à nous l’immensité du massif d’Hallingskarvet, une longue muraille rocheuse qui découpe l’horizon. L'effort est constant, mais les paysages rendent chaque pas gratifiant.

En fin d’après-midi, après plusieurs heures de glisse, de pauses thé et de silences partagés, nous atteignons Geiterygghytta, un refuge chaleureux posé au creux d’un col. En saison, il est gardé, et ce soir-là, nous avons la chance d’y trouver une ambiance conviviale.

Mais avant de franchir le seuil, on prend le temps de s’arrêter à l’extérieur. Rien de tel qu’un repas lyophilisé partagé en pleine nature, face à ces étendues blanches et silencieuses, pour mesurer pleinement la beauté brute du moment. Le vent se calme, la lumière décline doucement. Puis, une fois réchauffés et rassasiés, nous rejoignons le confort du refuge, les jambes lourdes, mais l’esprit allégé.

Étape 2 : de Geiterygghytta à Hallingskeid

Distance: ~27 km
Durée estimée: 7 à 8 heures (variables selon la météo et la neige)

Le lendemain matin, nous quittons Geiterygghytta alors que le jour peine à se lever. Le refuge est encore silencieux, enveloppé dans une lumière laiteuse. Le départ est progressif, les muscles un peu raides mais l’envie bien présente. Le ciel est plus dégagé que la veille, et le froid piquant nous pousse à maintenir un bon rythme.

Cette deuxième étape nous emmène vers l’ouest, en direction de Hallingskeid, un petit refuge DNT situé à proximité de la ligne de chemin de fer. Le terrain alterne entre longues traversées de plateaux balayés par le vent, petites combes abritées et quelques montées bien marquées. Ce n’est pas une étape technique, mais elle demande de la constance.

À plusieurs reprises, le paysage s’ouvre sur des vues spectaculaires : au nord, les sommets d’Hallingskarvet se découpent avec netteté ; au sud, le massif du Hardangerjøkulen domine l’horizon, majestueux et presque irréel sous son épaisse calotte glaciaire.

Les kilomètres défilent lentement. Ici, la notion de temps change : on avance au rythme de la neige, du vent, de l’effort. Les conversations se font rares, remplacées par le souffle, les pensées vagabondes, les arrêts pour resserrer les fixations ou grignoter un morceau.

Lorsque nous atteignons Hallingskeid, en fin d’après-midi, l’endroit semble suspendu dans le temps. Le refuge est simple, non gardé, posé au bord de la voie ferrée, solitaire dans ce désert blanc. À l’intérieur, le poêle ronronne déjà, allumé par des skieurs passés peu avant nous. L’ambiance est calme, presque monastique.

On fait fondre de la neige, on installe nos affaires, puis vient le moment du dîner : encore un lyophilisé — toujours aussi basique, mais ici, dans cette cabane perdue, c’est presque un festin.

Étape 3 : de Hallingskeid à Finsehytta

Distance: ~15 km
Durée estimée: 4 à 6 heures

Dernier réveil en refuge, dernier thé brûlant au bord d’un poêle encore tiède, derniers gestes lents avant de reprendre la trace. Ce matin-là, une lumière douce filtre à travers les nuages hauts, et l’ambiance a quelque chose de plus serein, presque apaisé. On sait que la boucle se referme bientôt.

Depuis Hallingskeid, nous partons plein sud, direction Finse, en longeant la bordure est du glacier Omnsbreen. Le relief est moins marqué que la veille, mais le décor reste spectaculaire. On glisse à bon rythme sur des plateaux légèrement vallonnés, avec parfois quelques ondulations douces qui donnent de la fluidité à la progression.

La neige, bien tassée par le vent, porte correctement. Le silence est total, à peine brisé par le frottement des peaux ou le cliquetis des bâtons. La descente vers Finse se fait progressivement, dans une ambiance de retour, mais sans précipitation. On savoure chaque instant.

C’est une étape plus courte, idéale pour revenir tranquillement à Finsehytta en début d’après-midi. On aperçoit bientôt les toits rouges caractéristiques du refuge, puis les rails de la Bergen Line. Le cercle est bouclé.

À l’arrivée, un sentiment d’accomplissement discret flotte dans l’air. On déchausse les skis, un peu fatigués, les joues rougies, mais heureux. Ce mini raid nous aura offert une belle traversée de paysages puissants et solitaires, ponctuée de refuges accueillants et de moments suspendus.

De retour à Finsehytta, on profite pleinement du confort retrouvé : un café, un morceau de gâteau, une douche chaude.

Notre soirée se déroule dans une ambiance douce, un mélange de fatigue heureuse et d’excitation tranquille à l’idée de clore ce séjour en beauté.
Pascal planifie ses derniers clichés avec précision, carnet en main, repérant les lumières qui pourraient servir ses compositions.
De mon côté, une idée un peu folle me trotte dans la tête depuis plusieurs jours : construire un igloo.

Nous décidons de consacrer l’avant-dernier jour à une boucle vers Klemsbu.
Le ciel est d’un bleu limpide, l’air vif, mais pas mordant. On avance d’un bon pas, bercés par le crissement de la neige sous nos raquettes.
On espère trouver le refuge ouvert pour y savourer une gaufre chaude, une de celles qui collent encore un peu aux doigts, croustillantes au bord, moelleuses au cœur, avec une touche de confiture ou de sucre glace.
Mais à notre arrivée, la porte est close.
On s’installe dehors, sur un banc de fortune, dos contre un rocher chauffé par le soleil.
Le silence est doux, seulement troublé par quelques oiseaux et le vent léger.
La pause s’étire sans qu’on y pense vraiment. Tranquille. Juste là, présents.

 

Le dernier jour est méthodique et créatif à la fois.
Pascal part tôt, appareil à la main, à la recherche de contrastes, de textures, de lumières fuyantes.


Je choisis un petit replat, à l’abri du vent, et commence à tailler, creuser, évacuer.
La neige est compacte, parfaite pour la tâche. L’abri prend forme, fosse à froid, coin cuisine, coin couchage, spacieux et confortable.


Quatre heures passent sans qu’on les voie filer — absorbés, chacun dans notre projet, comme deux artisans des neiges.

Puis l’heure tourne. Il nous faut ranger, replier, quitter.
Attraper le dernier train vers Oslo devient notre course contre le temps.


Mais dans nos sacs et surtout dans nos cœurs, on emporte plus que du matériel : des images à foison, des sensations encore fraîches, des silences habités.


Et une certaine paix.

Rédaction : Franck Junod

Crédit photo : Franck Junod